
❄️ Pôles et banquise
Le roi plongeur de l'Arctique · Somateria spectabilis
Une bosse orange sur le front, deux petites « voiles » noires dressées sur le dos et un nom latin, spectabilis, qui signifie « remarquable » : le mâle d'eider à tête grise ne passe pas inaperçu. Ce canard de l'Arctique va chercher sa nourriture au fond de la mer, parfois jusqu'à environ 55 m… et au printemps, il migre en foules immenses : le 26 mai 1976, en Alaska, plus de 110 000 sont passés en une demi-heure !
Taille
De 47 à 63 cm environ
de long ; le mâle est un peu plus grand que la femelle
Poids
De 1,2 à 2,1 kg environ
environ 1,7 kg en moyenne pour un mâle, 1,6 kg pour une femelle
Habitat
Toundra et mers arctiques
niche tout autour du pôle Nord ; passe l'hiver en mer, au bord des glaces
Menu
Mollusques et oursins
mais aussi crustacés, étoiles de mer… et larves d'insectes en été
Plongée
Jusqu'à 55 m environ
un record noté en mer de Béring ; il se nourrit le plus souvent entre 15 et 25 m de fond
Statut
Préoccupation mineure
évalué en 2018
L'eider à tête grise est un canard marin de l'Arctique, que l'on trouve tout autour du pôle Nord : on dit que son aire de répartition est circumpolaire. Il niche dans le Grand Nord de l'Alaska, du Canada, du Groenland, du Svalbard et de la Russie, jusqu'à la Sibérie orientale. Il est particulièrement abondant dans les îles de l'Arctique canadien. Au Svalbard, l'archipel norvégien, il niche surtout sur la côte ouest du Spitzberg, et l'on y estime sa population d'automne à 2 500 à 5 000 oiseaux.
L'été, il s'installe dans la toundra, près de la mer ou à l'intérieur des terres, mais toujours près de l'eau : au bord des mares et des lacs, et souvent sur leurs petites îles. Le reste de l'année, il vit en mer. L'hiver, il reste aussi loin au nord que le permet l'eau libre, au bord de la banquise ou dans les polynies, ces étendues d'eau qui restent dégagées au milieu des glaces. Les eiders de l'ouest hivernent surtout dans la mer de Béring, au large de la Tchoukotka et de l'Alaska, mais aussi le long du Kamtchatka et jusqu'aux îles Kouriles ; ceux de l'est, au large du Labrador, de Terre-Neuve et du sud-ouest du Groenland. En Europe, le nord de la Norvège est l'un de ses grands quartiers d'hiver : on y compterait de 70 000 à 100 000 eiders à tête grise, dont plus de 30 000 dans le Finnmark, avec le Varangerfjord. Quelques-uns s'aventurent plus au sud, jusqu'en Nouvelle-Angleterre, aux États-Unis, ou même dans les Grands Lacs.
En Amérique du Nord, on distingue deux grandes populations : celle de l'ouest, qui passe l'hiver dans le Pacifique, et celle de l'est, qui hiverne dans l'Atlantique ; la limite entre les deux se situe à peu près au niveau de l'île Victoria, dans l'Arctique canadien. Pourtant, ces deux populations se ressemblent beaucoup par leurs gènes. En 2004, une équipe menée par John Pearce a comparé l'ADN d'eiders à tête grise de quatre zones de nidification et de trois zones d'hivernage, en Amérique du Nord et dans les régions voisines : les différences entre elles étaient faibles, au point de ne pas être significatives. Pour ces chercheurs, les populations ont longtemps grandi et échangé des oiseaux au cours de leur histoire, ce qui a rendu leur patrimoine génétique très semblable.
L'eider à tête grise se nourrit surtout au fond de la mer, où il plonge pour attraper des invertébrés, des animaux sans colonne vertébrale : des mollusques, comme les moules, les coques et les myes, des crustacés, des oursins, des étoiles de mer, des ophiures, des concombres de mer… Il avale aussi des œufs de poissons et des algues. Dans le nord de la Norvège, ses proies les plus importantes sont les oursins et divers mollusques. Au Groenland, autour de l'île de Disko, le biologiste Ole Frimer a examiné l'estomac de 109 eiders en mue, récoltés de 1990 à 1992 : ils contenaient au moins 41 espèces de proies, mais trois coquillages, des bivalves, représentaient à eux seuls 83 % du menu, en poids. Les eiders choisissaient de préférence des coquillages de 20 à 40 mm.
Pour atteindre ses proies, il plonge en général entre 15 et 25 m de profondeur, mais il sait aller bien plus bas. En hiver, au Svalbard, il se nourrit souvent par 20 à 40 m de fond, plus profond que les autres canards marins. Et en mer de Béring, on a noté un eider à tête grise en train de se nourrir par environ 55 m de fond !
L'été, sur les lieux de nidification, le menu change : dans les mares de la toundra, il picore surtout des larves de chironomes, de petits moucherons, et des vers de 1 à 30 mm. Pour les femelles, c'est le moment de faire le plein. En Alaska, au début du mois de juin 2006 et 2008, Steffen Oppel et ses collègues ont observé des eiders à tête grise pendant plus de 235 heures : les femelles passaient plus de 7 heures par jour à se nourrir, contre un peu plus de 2 heures pour les mâles, soit environ trois fois plus. Selon ces chercheurs, elles triplent ainsi leurs efforts pour réunir l'énergie nécessaire à la fabrication de leurs œufs.
L'UICN (Union internationale pour la conservation de la nature, qui tient la liste rouge des espèces menacées) classe l'eider à tête grise en « préoccupation mineure » depuis sa dernière évaluation, réalisée le 7 août 2018 par BirdLife International, l'organisation chargée d'évaluer les oiseaux pour la liste rouge. Sa population est grande et son aire de répartition immense. Mais cela ne veut pas dire que tout va bien. Aux États-Unis, le rapport « State of the Birds » de 2025, un bilan de l'état des oiseaux du pays, le range parmi les espèces « au point de bascule » : celles qui ont perdu plus de la moitié de leurs effectifs en 50 ans, et dont le déclin s'est encore accéléré ces dix dernières années. À Point Barrow, le nombre d'eiders à tête grise passant au printemps est tombé d'environ 800 000 en 1976 à 350 000 environ en 1996, une chute de plus de 50 % dont on ignore la cause.
Ses menaces sont nombreuses. Selon le Cornell Lab of Ornithology, la principale inquiétude est le changement climatique, qui bouleverse l'Arctique. L'exploitation du pétrole et du gaz progresse aussi sur ses lieux de nidification et le long de ses routes de migration, et une marée noire serait particulièrement grave pendant la mue ou la migration, quand les eiders se serrent en groupes très denses. On a également retrouvé chez ces canards du mercure et d'autres polluants. La chasse pèse aussi : au Groenland, de 10 000 à 20 000 eiders à tête grise seraient tués chaque année, un niveau qui pourrait ne pas être durable. Enfin, au printemps, quand les chenaux restent trop longtemps fermés par la glace, les eiders ne trouvent plus d'eau libre pour se nourrir : en 1964, environ 100 000 eiders, surtout des eiders à tête grise, sont morts de faim dans l'ouest de l'Arctique canadien, en mer de Beaufort, soit environ 10 % de la population nicheuse de la région.
Pour les peuples autochtones de l'Arctique, l'eider à tête grise est aussi une ressource précieuse, traditionnellement chassée pour se nourrir. Dans le delta du Yukon et de la Kuskokwim, en Alaska, les Yupiks le chassent au printemps, quand il passe en migration : à cette saison, les oiseaux sont plus gras et meilleurs qu'à l'automne. En Alaska, ces chasses de subsistance, pratiquées pour se nourrir, prélèvent plus de 10 000 eiders à tête grise par an. Au Canada, à Holman, dans les Territoires du Nord-Ouest, ils représentaient plus de 95 % des eiders chassés à la fin des années 1990. Pour que ces chasses puissent durer, les scientifiques jugent indispensable de continuer à compter les eiders.
Les comptages de Point Barrow sont plus rassurants. Selon une étude publiée en 2019 dans la revue Polar Biology, la population de l'ouest est restée stable de 1994 à 2016, même si les chiffres varient beaucoup d'une année à l'autre. En 2015, les chercheurs y ont même estimé le passage d'environ 796 000 eiders à tête grise : presque autant qu'en 1976 !
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