Animalbum
Ange de mer, illustration

❄️ Pôles et banquise

Ange de mer

L'escargot volant des glaces · Clione limacina

Un escargot sans coquille, transparent comme du verre, qui « vole » sous la banquise en battant deux ailes… qui sont en fait une partie de son pied ! Sous ses airs angéliques, l'ange de mer est un chasseur redoutable : en 50 à 70 millisecondes, six cônes jaillissent de sa tête pour saisir sa proie. Et c'est un champion du jeûne : en aquarium, il a tenu 356 jours sans rien manger.

Fiche express

Taille

Quelques centimètres

le plus souvent 2 à 4 cm ; jusqu'à 7 à 8,5 cm pour la forme des eaux les plus froides

Poids

Un poids plume

environ 62 mg en moyenne une fois séché, chez des adultes de 3,7 cm en moyenne (Svalbard)

Habitat

Mers arctiques

océan Arctique et Atlantique Nord, de la surface à plus de 500 m de profondeur

Menu

Un seul plat

presque uniquement Limacina helicina, un petit cousin nageur à coquille

Jeûne

Près d'un an

356 jours sans rien manger, en aquarium

Statut

Non évalué

pas encore évalué par l'UICN

Où vit-il ?

Sous la banquise, de la mer Blanche au Groenland

L'ange de mer est un petit escargot de mer des eaux froides de l'océan Arctique et de l'Atlantique Nord. On le rencontre par exemple dans la mer du Groenland, la mer de Barents et la mer Blanche, au nord de la Russie, autour du Svalbard, l'archipel norvégien de l'Arctique, dans les fjords du Groenland, et jusque dans le nord de la mer du Nord. C'est un animal du plancton, qui passe toute sa vie en pleine eau, sans jamais se poser sur le fond. Il fréquente surtout les couches d'eau proches de la surface, mais on le trouve jusqu'à plus de 500 m de profondeur. Et il aime le froid : selon le portail d'identification des mollusques pélagiques du centre Naturalis, aux Pays-Bas, sa forme typique vit dans une eau comprise entre −1,7 et +6,2 °C.

La glace ne lui fait pas peur, au contraire : il abonde souvent sous la banquise et le long de ses bords. Dans la mer Blanche, les plongeurs de la station biologique de l'université d'État de Moscou l'ont filmé sous une épaisse couche de glace. Au Groenland, dans le fjord de Young Sund, près de la station de Daneborg, une photo du CNRS montre même un plongeur qui observe un couple d'anges de mer pendant son palier de décompression. Et il lui arrive de pulluler dans les eaux de surface, en véritables essaims.

Plus au sud, il s'aventure aussi dans des eaux plus tempérées : en 1958, le zoologiste J. E. Morton, de l'université de Londres, publiait une étude sur des anges de mer pêchés au large de Plymouth, en Angleterre, et dans la baie de Dingle, en Irlande. Dans le Pacifique Nord, en revanche, les anges de mer que l'on rangeait autrefois sous le même nom sont aujourd'hui attribués par de nombreux spécialistes à d'autres espèces, comme Clione elegantissima.

Attention, homonymes ! En français, le nom « ange de mer » désigne aussi un requin au corps aplati, l'ange de mer commun, Squatina squatina, et toute sa famille : rien à voir avec ce petit mollusque ! On l'appelle aussi parfois clione, d'après son nom scientifique, et en anglais, on le surnomme « naked sea butterfly », le « papillon de mer nu ». Autre source de confusion : l'Antarctique a son propre ange de mer, longtemps considéré comme le même animal. En 1990, deux spécialistes des escargots du plancton, R. W. Gilmer et C. M. Lalli, ont relevé des différences entre les anges de mer du Nord et ceux du Sud, dans leurs crochets et dans leur radula, la « langue » couverte de petites dents des mollusques : ceux de l'Antarctique n'ont pas, ou presque pas, de dents au centre de leur radula. Ils ont proposé d'y voir deux espèces, Clione limacina au nord et Clione antarctica au sud, et une étude génétique publiée en 2015 est allée dans le même sens. De grandes bases de données sur la biodiversité, comme GBIF, le traitent aujourd'hui comme une espèce à part, mais de nombreux chercheurs parlent encore d'une sous-espèce, Clione limacina antarctica. Cette fiche présente l'ange de mer du Nord : les faits qui concernent celui de l'Antarctique sont signalés comme tels.

Que mange-t-il ?

Un seul plat, avalé tout rond

L'ange de mer est un gourmet très exclusif. Dans les eaux polaires, il se nourrit presque uniquement d'un seul animal : Limacina helicina, un autre ptéropode, à coquille celui-là. Ce minuscule escargot nageur, que les anglophones surnomment « sea butterfly », le papillon de mer, porte une coquille en spirale fine et fragile, de quelques millimètres, et nage lui aussi en battant des ailes. Même les larves de l'ange de mer en dépendent : les plus jeunes se nourrissent de phytoplancton, les algues microscopiques, puis passent aux larves de Limacina helicina.

Et sa technique de chasse est spectaculaire. Au moment de saisir une proie, l'ange de mer se met à nager plus vite, et ses six cônes buccaux jaillissent de sa tête. En 1992, les biologistes C. O. Hermans et R. A. Satterlie ont chronométré la scène : l'ouverture de la bouche et le déploiement complet des cônes ne prennent que 50 à 70 millisecondes, moins d'un dixième de seconde ! Les cônes se referment alors sur la coquille et la font pivoter pour la mettre en position. L'ange de mer plonge ses crochets dans l'ouverture de la coquille, agrippe le corps de sa proie et, avec l'aide de sa radula, l'arrache à sa coquille, puis l'avale tout rond. Selon le Sea Slug Forum, un site de référence sur les limaces de mer, l'opération lui prend environ une demi-heure.

Un seul repas lui profite énormément. Marco Böer et ses collègues, de l'institut Alfred-Wegener, ont donné à des anges de mer de l'Arctique une seule Limacina helicina chacun : en cinq jours, leur masse sèche est passée de 13,7 à 25,3 mg. Elle avait presque doublé ! Ils avaient absorbé environ 80 % de la matière organique de leur proie.

Mais est-il vraiment si difficile ? En 2013, un mémoire de master de l'université de Tromsø, en Norvège, a recherché par des analyses d'ADN ce que contenait l'estomac d'anges de mer de l'Arctique. Surprise : des traces d'amphipodes et de copépodes calanoïdes, deux groupes de petits crustacés du plancton. De quoi l'aider à tenir, peut-être, quand sa proie favorite se fait rare.

Protection

Un ange suspendu au sort de sa proie

L'UICN (Union internationale pour la conservation de la nature, qui tient la liste rouge des espèces menacées) n'a pas encore évalué l'ange de mer : il est donc « non évalué ». Rien n'indique pourtant qu'il soit rare : c'est même le plus abondant des gymnosomes dans le plancton des eaux tempérées et polaires. Mais son menu ultra-spécialisé le rend fragile : son sort est lié à celui de sa proie, Limacina helicina.

Or cette proie est menacée par l'acidification des océans. En absorbant une partie du dioxyde de carbone rejeté par les activités humaines, l'eau de mer devient plus acide, et il devient plus difficile pour les animaux d'y fabriquer leur coquille de calcaire. Celle de Limacina helicina est faite d'aragonite, une forme de calcaire environ 50 % plus soluble que la calcite. En 2009, une équipe menée par le Laboratoire d'océanographie de Villefranche (CNRS) a placé des Limacina helicina du Kongsfjorden, au Svalbard, dans une eau aussi acide que celle prévue pour 2100 : elles fabriquaient leur coquille 28 % moins vite. Et le phénomène est déjà visible dans la nature : dans le golfe d'Amundsen, dans l'Arctique canadien, en 2014 comme en 2017, plus de 85 % des Limacina helicina examinées, 134 au total, avaient des coquilles en partie dissoutes.

Que deviendrait l'ange de mer si sa proie se raréfiait ? Dès 2006, les chercheurs de l'institut Alfred-Wegener s'en inquiétaient : sans Limacina helicina, il perdrait sa source de nourriture, et la disparition des deux escargots aurait des conséquences sur tout le réseau alimentaire de l'Arctique. Selon le mémoire de master de 2013, ses proies de secours, amphipodes et copépodes, pourraient l'aider à tenir si Limacina helicina déclinait : c'est une piste, qui reste à confirmer.

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